Carnets de Hrogar – Aerte Varla, 992 A.R.
Cette journée avait pourtant bien commencé… La perspective d’un nouveau travail, un bon repas à l’auberge et une pipe sous le soleil levant m’avaient mis de bonne humeur. En me rendant au palais du Haut Jarl, j’ai croisé Magnus, un jeune Varl intelligent avec lequel il m’est arrivé de combattre quelques fois, avant qu’il ne préfère la hache du bûcheron à celle du guerrier. Il finissait de vendre son bois précieux, accompagné de son mammouth. Belle bête.
Au palais, un sous-fifre m’accueille ; Caldir, ou Cardil. Premier signe qui aurait dû me mettre la puce à l’oreille : si on t’envoie quelqu’un pour te réceptionner, c’est avant tout pour que ta présence passe inaperçue ; ta mission baigne dans un secret de mauvais augure. Cardil me mène à Yngvi, un stratège, qui est flanqué d’un vieil homme aveugle que je prends d’abord pour un commanditaire. Yngvi me met au courant : les croulants de Magna To veulent étudier une forte résonance magnienne à Hnitbjorg, la forteresse de Nekron Kar. Pour cela, ils ont besoin des écrits de Kvasir, une relique ancienne, qui doit donc être convoyée jusque là-bas. Cardil escortera la relique, accompagné du vieillard nommé Oyne, et on me chargerait d’assurer leur sécurité.
Évidemment, mon premier mouvement est de refuser — et je ne sais pas encore à quel point j’ai raison. Les magniens ont bien assez de pouvoir sans que je les aide à en grignoter plus ; quant à escorter une relique imprégnée de magna ou de je ne sais quels enchantements morbides, très peu pour moi. Yngvi, que je n’aimais pas beaucoup avant, devient carrément antipathique et nous lit avec suffisance un message de Svanhildr, la magnienne officielle du Haut Jarl, qui baratine sur l’importance capitale de la mission. Et alors, la connerie. Je me laisse tenter par une grosse prime, et j’accepte. C’est à ce moment qu’Yngvi, que j’aime de moins en moins, nous sort la saloperie de trop : le chemin qu’on doit emprunter est déjà tracé, et on n’aura aucune liberté de s’en détourner. Bien entendu, c’est le trajet le plus crétin pour un convoi de ce genre, puisqu’on devra suivre la route principale, ce qui revient à s’exposer à n’importe quelle mauvaise rencontre avec un panneau « Tirez-nous dessus » dans le dos. « La foule est la meilleure des cachettes », bredouille le vieil aveugle. J’hésite à rétorquer qu’une foule de guerriers aurait mieux protégé un colis d’une telle importance qu’un Varl vieillissant, un ancêtre et un gamin, mais je suis trop occupé à fulminer intérieurement contre cette fesse de porc d’Yngvi. Il a soigneusement attendu que je me sois engagé avant de nous balancer sa condition aberrante. Cette histoire sent mauvais, mais il est trop tard pour me rétracter sans ruiner ma réputation.
Une chose me rassure : je ne serai pas le seul Varl dans l’embrouille. Pour être plus discrets, nous nous ferons passer pour des voyageurs escortés par un garde du corps — votre serviteur — profitant de la petite caravane d’un commerçant. Je suggère immédiatement Magnus, dont je sais qu’il se dirige vers Nundr, et qui est un type sûr. Yngvi accepte distraitement, sans aucune vérification, ce qui renforce un mauvais sentiment de ma part : d’une certaine manière, sans que je sache déterminer jusqu’à quel point, il se fout de cette mission — et de ma gueule, par la même occasion. Mais passer mon employeur par le fil de l’épée dix minutes après qu’il m’a embauché serait mal vu. Je serre les dents et je file au marché retrouver Magnus. Le boiteux accepte avec sa bonne humeur coutumière, quoiqu’il tique à son tour devant les incohérences des conditions fixées par Yngvi et Magna To. On établit ensemble notre plan de route : le voyage jusqu’à Tulg sera la part de tarte ; en moins de cinq jours, on devrait arriver aux portes de la ville, dans laquelle on n’aura pas à entrer. Ce qui m’inquiète, c’est plutôt la portion de route qui serpente entre les montagnes et les Bois Rouges ; terrain encaissé, chemin moins fréquenté… Un passage potentiellement risqué. Mais le plus dangereux sera la dernière partie du voyage, sur la route de Dunr ; hormis quelques marchands et pèlerins, nous devrions être seuls et à découvert sur de trop nombreuses lieues à mon goût.
Après quelques préparatifs, nous prenons la direction de Tulg. Nous y parvenons sans encombre après quatre journées et demie, qui me laissent le temps de jauger un peu mes camarades. Le gamin d’abord. Il semble un type solide et fiable, pas forcément une lumière, mais un bon fond indéniablement. Par contre, un intarissable bavard. Il faudra veiller à ce qu’il ne bavasse pas à tort et à travers lors des étapes ; plus nous resterons discrets, mieux cela vaudra. Je retrouve Magnus égal à lui-même : il mène son mammouth comme un gosse suit un bateau d’écorce sur un ruisseau, en riant et en poussant la chansonnette quand l’envie lui prend. Oyne est plus taciturne et se laisse moins cerner. On n’échange pas trois phrases de tout le trajet jusqu’à Tulg, ce qui me convient parfaitement. Un vieil aveugle ne serait qu’un fardeau inutile pour une escorte de cette importance s’il n’avait quelque atout dans sa manche, et il est mandaté par Magna To ; ça sent le magnien à plein nez, et je n’aime pas ça. Pourtant, à l’auberge de Tulg, c’est lui qui rompt la glace. Il m’explique qu’il ne porte pas non plus Magna To dans son cœur, et qu’il est comme moi suspicieux quant au déroulement de notre mission. Peut-être ne me délivre-t-il ces salades que pour me rassurer, voire pour me berner ; mais ses yeux laiteux évoquent plus le vieil homme désabusé que le fanatique duplice, et sa voix avait l’accent de la sincérité. Ça ne prouve rien pour un magnien, et je le garde à l’œil, mais les quelques jours de voyage suivants passent dans une meilleure ambiance.
Magnus est plus content que jamais avec les affaires qu’il a menées au caravansérail de Tulg, mais je suis vaguement inquiet : des bruits couraient en ville à propos de troubles à Mera, plus au Sud, dont le jarl aurait été déposé assez récemment. Cela ne nous concerne pas directement, d’autant que nous n’avons aucune intention d’y passer ; mais les communications semblent entravées, ce qui n’est jamais bon signe. Il peut se tramer n’importe quoi dans les régions peu habitées que nous comptons traverser, sans qu’on n’en sache rien. C’est à l’auberge du Fût Moussu, à un jour du pont de Brogne, que mes craintes se renforcent. Je suis en pleine discussion avec Oyne quand surgit un chouineur lardé de flèches. Pendant qu’on lui administre les premiers soins, j’apprends qu’il a été attaqué à plusieurs reprises par des brigands depuis que Mera a changé de mains. La région est donc bien hors de contrôle… L’auberge soudainement ne nous paraît plus un refuge sûr : nous montons la garde cette nuit-là.
Contre toute attente, nous parvenons sans problème à la Cogata, que nous franchissons le cœur léger. C’est le lendemain que les problèmes nous tombent dessus à toute force. Au sortir d’un défilé, un type nous attend, campé en plein milieu de la route. Il nous regarde avec morgue et une troupe en armes attend à un jet de pierre dans son dos. « Donnez-nous les écrits, et il ne vous sera fait aucun mal », menace-t-il. Déduction immédiate : notre secret est aussi éventé qu’un tonneau de bière chez les magniens. Deuxième déduction : pour intéresser une troupe aussi conséquente et susciter un guet-apens d’une telle ampleur, les écrits de Kvasir doivent décidément avoir un intérêt remarquable. Je vois des guerriers bien équipés, même si je ne parviens pas à distinguer de motifs claniques ni de signes distinctifs parmi leurs rangs.
Je fais un pas en avant pour gagner du temps, quand Oyne prend tout à coup un ton goguenard : il n’a pas l’air impressionné par la situation, et semble penser que l’homme n’a peut-être pas les renforts qu’il veut nous faire redouter. J’avance encore, dans un coup de bluff qui porte ses fruits. Le type caille du joufflu alors qu’aucune des silhouettes ne se décide à bouger ; « l’armée », je m’en rends compte, n’est constituée que de bonshommes parfaitement anonymes, dont je ne peux étudier les traits des visages, perdus dans un flou dérangeant que l’œil ne parvient pas à fixer. Ce qui m’amène à une troisième conclusion, qui fait perler une sueur froide entre mes omoplates : la menace est bien plus pernicieuse qu’il n’y semblait, puisqu’une illusion de cette ampleur implique la présence d’un foutu magnien de plus, et un bon. J’aurais préféré affronter une véritable armée à mains nues. Pas le choix : il faut conserver l’initiative si on ne veut pas être faits comme des rats.
Je bondis en avant, et décapite proprement le ruffian. C’est alors que les flèches commencent à voler de tous côtés, et il pleut des guerriers embusqués dans les arbres alentour. Trop. J’en envoie un bouler, avant de retourner au mammouth à côté duquel Patte Folle couvre tant bien que mal Oyne de son bouclier. Nous essuyons des tirs nourris, le môme est occupé avec une archère — il compte l’étriller un jour, ou lui passer la bague au doigt ? Qu’il se magne ! Rassemblés, nous amorçons un mouvement pour forcer le passage et filer d’ici, même si je ne me fais que peu d’illusions sur nos chances de fausser compagnie à nos assaillants. C’est à ce moment que la situation nous échappe définitivement : tout à coup, j’ai du mal à respirer et je trébuche ; un coup d’œil aux autres et je constate qu’ils ne sont pas plus vaillants. Des forces obscures sont à l’œuvre. Deux hommes se détachent de l’illusion et se rapprochent ; ils se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Des frères, peut-être, ou des cousins. Ils me contournent comme des fleurs tandis que je lutte pour me redresser, et s’emparent des écrits. Mais une mauvaise surprise les attend : il n’y a pas plus de relique dans l’étui vide que d’ours dans la chambre d’un jarl. Nous avons été bernés autant qu’eux, et ce convoi voyageait à vide. Si je sors vivant de cette nasse à serpents, j’aurai deux mots à dire à ce fumier d’Yngvi.
J’ai pu me remettre sur pied, mais je suis encore incapable de bouger quand ils nous narguent, courageusement encadrés par une petite dizaine de graves guerriers. Fjalar et Galar, les frères Mostrid, révèlent qu’ils ont pris le pouvoir à Mera il y a un an. Allez savoir pourquoi, ils s’intéressent aux écrits de Kvasir — certainement pour accaparer un peu plus d’emprise sur leurs semblables ; les magniens sont une plaie, et ceux-là puent la sorcellerie à plein nez. Je les laisse nous raconter leurs histoires de pouvoir par et pour le peuple, m’efforçant de cacher ma peur et profitant de leur monologue pour comprendre qu’ils disposent d’une taupe à Aberlaas, probablement dans l’entourage d’Yngvi. Alors qu’un des frangins s’éloigne, l’autre continue de dégoiser et nous pose un ultimatum. Si on ne veut pas nourrir les fougères dans un fossé, nous devrons les aider à mettre la main sur la relique. Je calcule mes chances : en admettant que leur petit tour de manipulation soit tout à fait estompé et que nous ayons recouvré notre liberté de mouvement, nous sommes débordés et, pour certains, un peu blessés. En face, des guerriers en pleine forme qui ne nous quittent pas du regard, et sont peut-être couverts par des archers encore dissimulés ; avec eux, au moins un sorcier rompu aux charmes d’illusion, si ce n’est à pire. Au mieux, nous en emportons quelques-uns et nous y passons tous. La conclusion n’est pas jouasse : si on veut espérer s’en sortir entiers, il va falloir jouer finement. Tout va se décider sur nos prochains mots…
