Carnets de Hrogar – 1

Carnets de Hrogar – Aberlaas, 992 A.R.

On m’a encore demandé ce soir pourquoi je tiens des chroniques. Humains stupides à courte vue… J’ai répondu que c’est pour faire connaître le nom des imbéciles qui posent trop de questions. Même aviné comme il était, le soudard a compris que je me moquais de lui ; j’ai cru qu’il allait dégainer contre moi. Il n’a finalement pas osé. Il a bien fait ; il mourra un autre jour. Quant à moi, je suis trop vieux et j’ai trop combattu pour aimer encore le frisson d’un duel hâtif, surtout s’il est gagné d’avance.

Pourquoi écrire ce que je vois… Je ne crois pas que les Hommes, sauf peut-être les plus décrépits, pourraient en appréhender le motif profond. Ils vieillissent trop vite, ils meurent trop tôt pour comprendre ce que nous autres Varls mettons dans nos récits. Quand ses compagnons l’ont porté à sa couche, il gémissait, pleurait son vin et son chagrin en invoquant le nom d’une femme. J’imagine qu’elle est loin, ou partie, ou morte. N’importe : chanceux bonhomme ! Sa vie est assez courte pour le presser d’en aller saillir une autre. Moi, sept siècles me séparent de Lydia ; pourtant, chaque année est une pierre de plus dans mon sac. De ma vie, je ne connaîtrai plus la douceur d’une caresse ni la chaleur d’une couche partagée. Est-ce que je m’en plains à gros bouillons, comme l’autre idiot ? Non. Je continue, un jour après l’autre. Et, au fur des décades, si la douleur demeure inchangée, j’oublie le visage de celle que j’ai aimée. Chaque bataille, le moindre coup d’épée, emportent une expression familière ; chaque jour de marche efface un geste, un regard, une phrase qu’elle m’a dite. À chaque réveil, dans la froideur d’un bivouac, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de ma chambre à Gorfheim, mes souvenirs se confondent un peu plus avec mes rêves et mes cauchemars. Voilà, sans doute, la véritable raison pour laquelle un Varl de mon âge écrit autant : pour distinguer sa mémoire de son imagination.

Descendre une autre choppe n’a pas apaisé mon agacement. L’auberge est bruyante, les clients ivres, la cheminée trop large et chargée à blanc. Folies dispendieuses qu’on ne voit qu’à Aberlaas. Dès que le patron daignera lâcher son pichet pour me dire ce que je lui dois, j’irai m’apaiser en marchant dans les rues de la ville. Il est tard de toute façon, le lieutenant (comment s’appelle-t-il déjà ?) attendra demain pour me voir. « M’a dit de vous dire que c’est urgent, messire ! » Par Dunr, les pauvres… Vieillards à cinquante ans, buffets pour vermine à soixante… Pas étonnant que tout leur semble si pressant.

Historique de GRIT – nOUveL AChAt

cHer JoUrnAL meNTAL,

je M’ADrEsSE EnCorE à tOI, mAIs prEND gArdE : mOn nouVEAU prOprIÉTaIre eSt un GRaNd éRUdIt CoRNu, eT QUAND Il m’AUrA Appris à FAIRe pAsSeR mA pAROlE DanS La PLUmE, C’eN SErA fINi DE tOi !

Il dIt M’AVOIR ACHeTé pOuR une de mEs Runes ChArnELLeS, Et En VEuT PeRceR LE SecrEt. JamAis ! LA maTérialITé dE Ses PièCeS d’or réSONnE aveC ceLle De mON corPS, maiS Mon eSpRiT N’EST PAs à venDRE ! SuRTOut dEPuIs quE j’En Ai DONNé 16,180339887% à tu-saIs-QuI… (D’aillEurs iL FAUdra QuE tu ME lE rediSEs, J’AI OUBLié qUI c’étaIT)
MAiS les éTOilES – étERNELLes DEPuiS peU daNS LE cieL DE NOs AïeuX – mE MurmuREnt qUE moN NoUVEaU maItRe lE GRAnD COrnu nE dIT peUt-être pas lA Vérité à propOS de CeTTe RuNe : il PrétEnD qU’eLLE ESt dans mon dOS, aU MoIns DeuX FOis pLus GRAnDE Que tOuTEs LeS aUtRES ! comMENT jE FAis Moi ? depUis qUaND jE SUis CENsé SAVoIR toUT Ce Que j’Ai DAns lE DoS ?

jE crOIS QUE C’EsT MAintenAnT l’HeUrE de Te QuIttER, ô JoUrnAL PRoSé, caR Je VOIS qUe SOus lES CorneS de Mon tOut fRAiS maitrE se PLiSSeNt Deux yeUX en Me ReGArdANt. IL faUT ADMeTTRE qUe çA doIT bIeN FAIRe 20 (cOMmE tOuT MES Doigts DE maiNs et De PIEdS réunis) pETITs SabLIErS qUE Je ReGARdE dAnS Le GRAND viDe. Ça Ne M’étoNnERaIT paS Que J’Aie BaVé UN peU, tIENS.

Historique de Stigand – Partie 4/4

Quatre cent troisième entrée – 1032 A.R. – Tirh

Peut-être une piste.

Lors d’un pillage il y a quelques années, une tribu de Frimench Keep a capturé un jeune homme tatoué du symbole de Ragnarok. Il a passé une bonne partie de sa vie en esclavage, et en a visiblement gardé de grosses séquelles. Je l’ai racheté avec ce qui me restait de la dernière expédition. S’il se souvient d’où lui vient ce tatouage, peut-être pourra-t-il me mener là où se cache cette foutue secte. Trente ans que j’écume Norska en long, en large, et en travers, mais c’est la première fois que j’ai une preuve vivante de leur existence.

En attendant, mes poches sont vides, et la prochaine caravane part dès demain. Ce groupe est inhabituel, je vais devoir être vigilant.

Historique de Stigand – Partie 3/4

Treizième entrée – 999 A.R. – Gorfheim

Les dieux sont morts.

Depuis plusieurs jours le chaos règne à Gorfheim. Les Varles semblent toutes atteintes d’une étrange maladie, et beaucoup sont déjà décédées. Aucun mâle n’est atteint. Le soleil ne passe plus derrière l’horizon, la ville vit donc dans un soir permanent. Les messages venant du sud sont formels : les dieux ont disparu.

Les quelques érudits qui avaient accepté de m’aider dans mes recherches sont désormais tous trop occupés ou trop paniqués pour continuer. Je ne trouverai de toutes façons plus rien ici, j’en ai peur. Je suis dans la capitale depuis plusieurs mois maintenant, et les quelques bribes d’informations que j’ai pu obtenir sur la rune me sont toutes parvenues de voyageurs venant du Sud. Certains l’ont observée sur des ruines, d’autres ont vu des esclaves sauvageons possédant ce même tatouage. Un pèlerin m’a parlé d’une secte secrète vouant une haine ancestrale aux dieux et prêchant la fin du monde.

Je vais devoir partir moi-même sur les routes. Je pense proposer mes services aux caravanes. Elles en auront besoin : au delà de Drakowyr,  la nuit est maintenant permanente.

La fin du monde… Manquait plus que ça.

Historique de Stigand – Partie 2/4

Seconde entrée – 998 A.R. – Var Dal

Qui étaient ils ?

Des sauvages de l’est ? Peu probable. Ils étaient très organisés, et leurs armes et armures de cuir semblaient d’excellente facture.

Des bandits, peut-être ? Mais alors pourquoi n’ont ils pas pris l’argent et les bijoux des villageois avant de brûler les maisons et le temple ?

Rag_Rune

Ils n’ont laissé qu’une seule trace : une rune étrange, peinte avec du sang sur plusieurs murs. Deux des cadavres avaient également un tatouage identique.

Je me suis réfugié à Var Dal pour me soigner, et interroger les gardes. Aucun n’avait repéré de troupe suspecte, et aucun n’avait vu ce symbole auparavant. Je pars dès demain à Gorfheim. J’espère que les érudits de la capitale pourront identifier cette rune.

Je les retrouverai.

Historique de Stigand – Partie 1/4

Journal d’Asbjörn Otvarsson, dit Stigand

Première entrée – 998 A.R. – Durnborg

Il ne reste rien.

Ils ont attaqué pendant la nuit. Les gardes ne les ont pas entendu approcher et n’ont pas eu le temps de sonner l’alarme. Une trentaine d’hommes, peut-être plus. J’ai réussi à en tuer quatre, peut-être cinq, mais l’un d’eux m’a donné un coup d’épée à la tête qui m’a fait perdre connaissance, et ils m’ont laissé pour mort.

Je suis revenu à moi peu avant l’aube. Du sang séché me couvrait tout le visage. Je survivrai, mais je doute que mon œil revoie un jour le soleil. Pas d’autre survivant. Il manque quelques corps, j’imagine qu’ils ont capturé des villageois pour les vendre.

Le village de Durnborg n’est plus. Du temple dont ma famille avait la garde depuis des siècles, il ne reste qu’un tas de décombres fumants.